Heroines of the Venitian Baroque CAVALLI - Le billet de Jérôme Lejeune

Publié le 17/09/2015

La genèse d’une création

Au départ, ce disque devait être un récital de Mariana Flores consacré à Benedetto Ferrari. Et puis, un soir, quelques semaines avant le début de l’enregistrement, Leonardo García Alarcón m’envoie un courriel très embarrassé, presque gêné : tout un disque avec ces petites arie ne lui parle pas. À vrai dire, il vient d’avoir accès à l’intégralité des manuscrits des 27 opéras conservés de Francesco Cavalli et, feuilletant les premières page des Nozze di Teti e di Pelo, est tombé en admiration devant le sublime monologue du prologue chanté par Vénus. Le chemin est vite fait pour le pousser à tout lire, ce qu’il fait durant plusieurs jours (nuits)… Le projet deviendra une anthologie des 27 opéras. Au fur et à mesure des lectures, je vois arriver des courriels avec l’identification de l’extrait choisi accompagné d’un commentaire sur le texte. De chez moi, j’imagine Leo, l’écran de l’ordinateur portable posé sur le pupitre du piano, lisant, chantant, s’accompagnant. Les complices de ces lectures sont Olivier Lexa et Jean-François Lattarico, qui, au fur et à mesure, saisit, d’après les manuscrits, les textes originaux et en réalise dans la foulée une première traduction française. Dans la boucle également, l’un des plus fidèles musiciens de Cappella Mediterranea, le claviériste Ariel Rychter, qui, partant des mêmes manuscrits en ligne, réalise la mise en partition moderne de tous les extraits choisis.

Évidemment, cela ne va pas sans certaines inquiétudes. Avec 27 opéras, et pour certains non pas un, mais deux extraits, on dépassera la longueur maximum d’un CD. Et puis, la session d’enregistrement prévue en mai ne sera-t-elle pas trop courte ? Pour ce programme, ne faut-il pas aussi d’autres instruments que ceux du « continuo » ? On appelle au dernier moment les fidèles complices de Clematis. Forcément, on doit ajouter une session supplémentaire. Miracle, tout le monde est libre !

L’enregistrement est une aventure fabuleuse. Chaque pièce est une découverte et à chaque découverte, nous avons le sentiment que cette dernière est encore plus belle que la précédente. Si cette musique est exceptionnelle, l’investissement artistique des musiciens l’est tout autant, qu’il s’agisse du sens dramatique et émotionnel avec lequel Mariana Flores et Anna Reinhold incarnent tous les personnages ou de la manière avec laquelle les musiciens de Cappella Mediterranea font vivre la réalisation de la basse continue avec imagination et théâtralité.

Et puis, en fin d’enregistrement, je fais une copie rapide de toutes les pièces dans l’ordre et un autre miracle se produit : tout cela fonctionne d’une façon admirable (mais pouvait-on s’attendre à autre chose, connaissant le flair incroyable de Leo ?)

La réalisation de ce projet fantastique qui prolonge la création d’Elena au Festival d’Aix-en-Provence en 2013 et annonce d’autres représentations d’opéras de Cavalli que Leonardo García Alarcón dirigera dans les années à venir est aussi le fruit d’une collaboration avec plusieurs personnes et principalement avec Olivier Lexa, auteur d’un passionnant ouvrage sur Cavalli, directeur du Centre de Musique baroque de Venise ; c’est grâce à son enthousiasme que tous les textes de présentations et leurs traductions ont été réalisés et offerts par cette institution vénitienne. Nous disposons d’une présentation d’Ellen Rosand, la plus éminente spécialiste de Cavalli, et d’un texte de Jean-François Lattarico, expert en matière de livrets d’opéras, auteur d’un remarquable ouvrage sur Busenello, l’un des plus grands librettistes vénitiens du XVIIe siècle.

Personne n’a compté son temps pour arriver à ce que ce projet prenne vie. Le voici donc, animé par un seul souci : celui d’apporter aux auditeurs (et aux lecteurs) la modeste contribution des chercheurs, musiciens et éditeurs à ce que la personnalité de Francesco Cavalli soit reconnue comme celle d’un immense dramaturge fondateur de l’esprit de l’opéra italien.