RICERCAR IN ECO

Publié le 29/01/2018

ARCHIVES ET RETOUR AUX SOURCES

À une époque où tout se consomme en vitesse, où tout peut s’oublier si rapidement, où tout fuit quasi instantanément dans le passé, retourner dans les archives peut sembler appartenir à un geste oublié, celui de quelques documentalistes ou historiens.

Et cependant retrouver des enregistrements qui datent pour une grande partie du siècle passé ne me semble pas un geste tellement vieillissant. Encore qu’il ne faut pas se leurrer ; il y a bien des traces qui ne trompent pas, comme celles que nous offrent quelques photos ou films qui témoignent, sans la moindre complaisance, du temps qui est bien écoulé. Si ces images sont implacables, la mémoire, elle, reste fraîche et, retrouvant ces enregistrements, ce sont d’innombrables souvenirs qui surgissent du passé qu’il s’agisse des séances d’enregistrements, des moments de cordialité et d’amitié partagés avec les musiciens, de l’évocation de l’évolution des moyens techniques, depuis les enregistrements sur bande magnétique aux techniques du numérique, des montages de pièces parfois sans la moindre « coupure » à la subtile chirurgie esthétique pratiquée de nos jours…

Parmi tous les artistes qui ont honoré Ricercar de leur talent, certains sont encore en pleine activité (bien qu’ils aient, eux-aussi, des cheveux blancs…), d’autres profitent d’une retraite bien méritée, certains, hélas ! ont rejoint leurs aînés dans l’un ou l’autre parnasse ou paradis.

À l’époque où nous entamions l’intégrale de l’œuvre d’orgue de Bach avec Bernard Foccroulle – nous ne savions pas d’ailleurs à ce moment que ce serait finalement une intégrale –, ce dernier n’imaginait pas un instant qu’il allait consacrer une importante partie de sa vie à la direction de maisons d’opéra. Une vingtaine d’heures de musique, réparties en de nombreuses sessions d’enregistrement sur une quinzaine d’orgues différents cela fait finalement un temps considérable passé ensemble. Cela constitue aussi une quantité impressionnante de souvenirs, ceux des restaurants allemands et hollandais, ceux de l’entrée à Freiberg après la chute du mur de Berlin en 1989,  le passage sur l’autoroute encore délabrée, avec les indications routières « Eisenach, Weimar, Leipzig … », les doigts de Bernard posés sur les claviers gelés de l’orgue de Neresheim, l’émotion ressentie devant ces instruments qui pour certains avaient conservé tant d’éléments historiques qui nous donnaient l’impression de retrouver un témoignage plus tangible d’une réalité qui nous ramenait à la première moitié du XVIIIe siècle… Et sans doute aussi des tas d’autres anecdotes plus personnelles comme les interruptions durant l’enregistrement à Ottobeuren, en juin 1982, non pas pour une « pause » mais pour permettre à Bernard d’écouter sur une radio portable les résultats de la Coupe du Monde de football qui se déroulait en Espagne.

            Le principe de Ricercar a toujours été celui de la recherche et de l’originalité. Dans les années ’80, les découvertes à faire, les « premières mondiales » étaient encore bien nombreuses. Certes les sources anciennes sont encore riches de partitions inédites, mais il faut bien reconnaître que, de nos jours, bien des choses ont été mises au jour. Quelle différence aussi entre ce que nous vivons actuellement et les conditions d’accès aux partitions dans les bibliothèques ; des sites entiers sont maintenant consacrés à l’accès gratuit à des milliers de partitions, de nombreuses bibliothèques ont mis en ligne tous leurs trésors. Dans ces années « historiques » il fallait encore se rendre sur place, voire espérer que des copies pouvaient être transmises par la poste. Passionné par Charpentier que l’on redécouvrait peu à peu, c’est avec une grande émotion que j’avais pu avoir accès aux précieux manuscrits conservés à la Bibliothèque nationale à Paris. Le catalogue de œuvres venait d’être édité en 1982 par Hugh Wiley Hitchcock et, le parcourant, je fus intrigué par la présence de quelques compositions liées à l’abbaye de Port Royal, compositions destinées exclusivement à des voix féminines. Les copies des manuscrits furent mises en notation moderne (copie à la main, sur papier calque… il n’existait pas encore de logiciel informatique pour cela) par un jeune organiste (savait-il qu’il serait plus tard un compositeur renommé ?), Benoît Mernier. Il restait à mettre en œuvre l’enregistrement. Avec Greta de Reyghere, déjà fidèle complice de Ricercar, nous constituons l’équipe avec Isablle Poulenard et Jill Feldman, ainsi qu’une petite schola de voix féminines pour les chœurs ; Bernard Foccroulle et Benoît Mernier se répartissent les basses continues à l’orgue. Et toute cette équipe se retrouve en mai 1988, à l’église de Bolland (l’un des « studios » préférés de Ricercar, petite église de village, qui possédait un orgue du XVIIIe siècle, de style français et qui venait d’être restauré. De pièce en pièce, nous allions d’émerveillement en émerveillement devant ces musiques à la fois si émouvantes et parfois tellement confondantes par leur simplicité. La Messe pour le Port Royal était reconstituée telle que la présentait la partition avec les interventions de l’orgue.  A l’époque, l’organiste de Port Royal devait certainement improviser ; ici Bernard Foccroulle préféra trouver dans le Livre d’orgue d’André Raison tous les versets nécessaires. Il fallait aussi un « coup de sonette » pour annoncer la consécration ; voilà bien ce que l’on peut trouver dans une église. Je jouais donc le rôle de l’acolyte pour faire résonner, non pas un jeu de clochettes mais deux, pour avoir un son plus riche ! Le temps de démarrer l’enregistreur, de courir dans le chœur de l’église, d’agiter les deux clochettes simultanément et de revenir vérifier si cela était bien enregistré… On fait de tout dans ce métier !

Je ne pouvais imaginer Ricercar sans y trouver le terrain d’exploration de ma grande curiosité pour les instruments de musique, leur histoire et leur répertoire. Cette passion je la partage toujours avec quelques amis musiciens. Outre le Guide des instruments baroques et celui des instruments de la Renaissance dont une première version fut éditée en 1993 et 1995, l’idée d’explorer de façon plus complète telle ou telle facette de l’histoire des instruments s’est rapidement  imposée. L’épopée du cor romantique français fut le premier volume d’une « collection instruments ». Dans cet enregistrement on découvre l’étonnante destinée du cor en France durant le XIXe siècle, entre les partisans du cor naturel et ceux du cor à pistons qui prétendent les uns et les autres détenir la bonne solution pour l’avenir de l’instrument. Les défenseurs du cor naturel, contre vents et marées, trouvent tous les moyens pour défendre leur position avec la composition d’œuvres audacieuses qui, à leur avis, démontrent les possibilités infinies de l’instrument naturel… Les Sextuors de Dauprat font partie de ces pièces démonstratives, d’une redoutable difficulté, et d’une qualité musicale assez étonnante. Mais voilà, cette musique est exigeante pour les lèvres des cornistes qui ne peuvent pas résister à de grandes journées d’enregistrement. Les pauses ont donc été longues, imposant des moments de restauration à la mesure du repos nécessaire aux lèvres. Les gosiers n’étaient pas en panne, et cela nous a permis de découvrir plusieurs bonnes tables dans les environs de l’abbaye de Stavelot où se déroulait l’enregistrement…

En 2000, notre petite famille fait l’acquisition d’une petite maison dans le Minervois.  Refuge de vacances, dans un village sans réseau de téléphonie mobile. Mais la raison annexe de cette acquisition, c’est la présence à quelques kilomètres, dans les contreforts de la Montagne Noire d’une chapelle du XIIIe siècle, entourée d’une pinède et de vignes : Notre-Dame de Centeilles. Une acoustique de rêve – elle émerveille toujours les musiciens qui, depuis lors ont participé à près de septante enregistrements qui y ont été réalisés –  un calme unique (sauf les cigales dans la journée en plein été), et malgré tout un climat qui permet d’imaginer d’y enregistrer encore début novembre ! C’est donc à Centeilles que fut enregistré le premier disque de musique médiévale par Millenarium. Les trois musiciens campaient dans la maison en cours de transformation, les repas de midi étaient pris encore sur la terrasse, sous le figuier, le soir étant aussi réservé à déguster les vins du Minervois qui ne cessent de me surprendre … A Centeilles, le seul véritable ennemi est le vent qui peut être violent, imprévisible : à la fin de l’enregistrement la tramontane s’est levée rendant impossible tout enregistrement dans le calme. Après avoir attendu, espéré, il fallait bien se rendre à l’évidence : cela ne se clamerait pas avant longtemps. Alors l’idée fut de se faire un complice de cet ennemi. La pièce instrumentale (organetto, harpe, percssion) était en fait une improvisation sur un planctus ; au lieu de se cacher dans l’endroit le plus à l’abri du vent, les musiciens se sont placés devant le portail grand ouvert, de façon à avoir le plus de bruit de vent possible et l’enregistrement a été réalisé ainsi, avec un artiste invité « surprise »… Je me souviens même avoir enregistré un peu de vent seul pour le « contrepointer » dans le mixage final avec ce qui avait été enregistré…

Ricercar est finalement une grande famille. Comme dans les familles, comme dans les couples, il y a des conflits, des séparations. Hélas ! il y a aussi des départs. Le contre-ténor français Henri Ledroit avait été l’un des premiers solistes de Ricercar.  Il nous avait auréolé de sa voix d’or, de son intelligence, de sa sensibilité, de sa gentillesse et la mort l’a appelé à elle. Cela se passait au moment nous allions enregistrer l’intégrale des cantates de Nicolaus Bruhns. Il nous fallut donc « remplacer » Henri. C’est un ami, chanteur anglais, invité à la Monnaie qui nous avait suggéré de demander à James Bowman. Quoi, demander à Bowman, chanteur dont la réputation était si grande ? Venir enregistrer un répertoire inconnu pour un petit label indépendant belge à peine connu ? C’est vrai que j’avais déjà eu la même audace peu avant pour, sur le conseil de Gustav Leonhardt (qui fut toujours un grand « fan » de Ricercar) faire appel à Max van Egmond…  Et comme Max, James est venu, sans exigences, avec ce seul bonheur de la convivialité, de la découverte.  Le rire de James ne s’oublie pas !

Et donc, après l’avoir invité à participer à des très nombreux enregistrements avec notre légendaire quatuor de solistes (Greta de Reyghere, James Bowman, Guy De Mey, Max van Egmond) pour plusieurs disques de musique baroque allemande, il était bien logique de lui confier un récital. C’est celui-ci qui est réédité aujourd’hui pour la première fois depuis l’édition de 1991.

Voici donc quelques souvenirs qui font revivre cette aventure qui a commencé il y aura 40 ans en 2020, l’aventure de l’un de ces quelques « petits producteurs indépendants » qui ont émaillé les années les plus riches des débuts de ce grand mouvement des « baroqueux » et que j’ai le bonheur de pouvoir poursuivre en ce début de XXIe siècle, grâce à l’enthousiasme de Charles Adriaenssen et de toute la fantastique équipe d’Outhere qui me suit avec tant de professionnalisme et d’amitié dans ce périple audacieux.

- Jérôme LEJEUNE